L’émergence de l’être

10:20

Les choses nous sont connue par leur contraire : le blanc par le noir, la souffrance par le plaisir, l’orgueil par l’humiliation etc. C’est le contraste qui fait ressortir la présence de chaque chose, de chaque situation, de chaque individu. Et l’être humain est ainsi fait qu’il ne reconnaît jamais avec autant d’acuité la présence d’un être ou d’une chose quand ils lui sont retirés. Nous oublions nos lunettes lorsque nous les avons sur le nez et leur présence ne nous est jamais autant rendue manifeste que lorsqu’elles nous manquent pour lire un article important. L’homme ne voit plus la femme avec qui il a l’habitude de vivre. C’est lorsqu’elle s’en va qu’il pense à elle, qu’il ressent le besoin de sa présence. L’absence révèle la présence.

Cette loi de l’habitude s’applique-t-elle au « je » ? Le sens du « je » est donné à tous les hommes, ce qu’ils attestent par les expressions courantes : « je travaille, je pense, je parle, je fais ceci ou cela, j’aime ou je n’aime pas etc. » L’être humain porte en lui ce sens du « je » d’une façon si habituelle qu’il finit par ne plus y prêter attention. Il est habité par le « je » mais il ne l’habite pas. Il est absent de sa propre présence à laquelle il ne s’éveille que lorsqu’elle menace de le lâcher, en cas de danger physique par exemple.

Ce sens du « je » est éprouvé de façon continue dans notre vie courante, et pourtant il n’est pas permanent. Dans certains états il nous est retiré. Notre trésor, notre être, qui est tout pour nous, est caché. Où et quand a lieu cette retraite de moi ? Pour répondre à cette question il faut plonger son regard dans les trois états pas lesquels tout être humain doit passer : le sommeil, le rêve, la veille. L’étude des caractéristiques différentielles de ces états nous permettra de déceler, dans chacun d’eux, la présence ou l’absence du sentiment « je ».


La peur de perdre la face

10:45

Je place ici un extrait d’une traduction du « Traité sur l’Islam Iranien », de Sohravardi (1) :

« Le nourrisson, dès qu’il sort du ventre maternel, se trouve confronté à un espace d’une immensité et d’une variété infinie. Pour permettre sa croissance, une limite de protection est alors posée : son univers est circonscrit à son berceau et à sa mère. Il s’agit là du mode de croissance le plus communément répandu dans la nature. Dès qu’une forme apparaît, elle cherche à se préserver et à grandir. Se préserver signifie se protéger en créant une barrière ou une enceinte. Grandir c’est s’affirmer et par là même se confronter aux autres formes. Pour la conscience enfantine n’existe qu’une seule forme : la sienne. L’enfant sépare les autres formes en agréables et en désagréables :

- Celles qui lui sont agréables sont le prolongement de la sienne propre par projection et identification. Il ne les différencie pas de son propre moi. Sa mère c’est pour lui-même. Il cherche à la retrouver partout, à se fondre en elle. Fusion qui est à la source de ce sentiment océanique qui est probablement une des premières manifestations de sentiment d’unité à laquelle l’homme aspire : l’absolu physique.

- Sont désagréables les formes ressenties conne non-moi, opposée à l’expression du moi que l’enfant désir éliminer. Comme la plupart du temps, il ne peut pas tuer physiquement, il le réalise mentalement en attribuant tout ce qui lui est désagréable à un « méchant » pour lequel n’existe qu’une punition : la mort. Il peut aussi essayer de refuser le déni : il les traite comme si elles étaient inexistantes, justement pour les rendre inexistante.

Tout le processus de la croissance humaine peut ainsi se ramener à poser des limites, utiles et nécessaires pour se protéger, à un stade donné, puis à les faire éclater pour passer au stade suivant. Mais maintenir les limites continuer a vouloir rester séparé en recherchant le plaisir et en rejetant tout ce qui est désagréable, c’est resté attaché à une phase de développement périmée ou dépassée. La protection qui a permis la croissance de l’enfant, devient la prison de l’adulte. »

Ce n’est pas seulement vis-à-vis du monde « extérieur » que l’homme fabrique ainsi des « défenses ». Il se défend aussi par rapport à son être.

L’homme qui se limite au développement de la conscience corporelle à peur du changement qui le ferait accéder à un nouveau mode d’être parce que, vu son horizon actuel, ce changement risque d’affecter et de détruire les barrières existentielles qu’il a dressée autour de lui. Aussi il va tenter de rester enfermé dans la condition individuelle tout en jouissant d’une expansion horizontale dans l’idéal de « l’unité humaine ». Il substitue au désir d’ascension personnelle une volonté de puissance collective.

L’homme qui n’est pas réceptif au miracle de sa propre présence devient un matérialiste de fait, position qui entraîne dans toute la constitution « psychologique » de l’être humain, une modification fort importante. Il n’y a qu’à regarder autour de soi pour constater que l’homme moderne est devenu pour ainsi dire imperméable à toute influence autre que celle de ce qui tombe sous le sens.

1. Shahab al-Din Yahya as-Sohrawardi est un philosophe mystique, fondateur de l’illumination, né en 1155 à Sohraward en Iran, mort le 29 juillet 1191 à Alep en Syrie. Son nom complet est : Shihab al-Dîn Yahyâ ibn Habbash ibn Amîrak abû’l Futuh.